dimanche 19 juin 2011

Le Chant de l’Homme Civilisé (Journal 24)

cri Je suis calme.  Tel un moine tibétain, je ne m’énerve jamais.  Dans mes relations quotidiennes, j’essaie d’éradiquer toute trace d’hostilité.  La dernière fois que j’ai crié sur quelqu’un, j’étais adolescent.  Je ne sais même pas ce qui m’avait pris, je le regrette encore.  Et franchement, c’est mieux.  Je n’arrive pas à concevoir une situation où les cris sont une solution valable.

Pourtant, parfois, je ne suis pas content.  J’ai envie de donner des coups de tête dans le nez et des coups de pieds dans les tibias.  Mon éducation me pousse à la diplomatie, mais je ne peux pas garder la colère à l’intérieur : ça va se transformer en maladie grave, c’est sûr.  Alors, qu’est-ce que je fais ?

Je laisse passer les colères quotidiennes.  Puis quand j’ai l’occasion, je chante très très fort.

Je m’explique.  Ma voix est plutôt grave et j’ai toujours pensé que la plupart des chansons pop/rock/variété sont trop aigües pour ma tessiture.  Radiohead ?  Laisse tomber.  Pixies ?  Pffffff.  Téléphone ?  Non, même pas.  Désespérant.

Ma prof de chant avait la solution.  Elle me disait que pour passer les notes aigües, il faut balancer la sauce.  Pousser la voix, détendre les cordes vocales, vagir comme un bébé.  Hurler comme un goret.  J’ai tenté, et ça marche : un univers musical s’ouvre à moi.

C’est un défouloir monumental.  Pour passer la fin de Karma Police, il faut gueuler comme si on vous arrachait la jambe !  Pour Where Is My Mind, il faut faire comme un montagnard qui interpelle son pote à 5 km, par delà les vallées verdoyantes. 

Mais le pire, c’est que le public est là pour ça !  Tu leur hurles dessus, ils sont contents.  Vous en connaissez d’autres, des situations de la vie citadine moderne où on peut crier sur son prochain sans passer pour un cinglé ?  Au boulot ?  Non, à moins d’être une vedette capricieuse comme Lady Gaga ou Steve Jobs.  Avec les amis ?  Non plus, je veux les garder, mes amis.  En famille ?  Surtout pas.  Entre le bas âge, la maternelle et l’adolescence, ils ont déjà assez donné.

Le chant.  Dernier espace de liberté pour l’homme civilisé, moderne et tourmenté.